Au Bonheur des Dames

06.08.2013
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" Mais la chaleur d'usine dont la maison flambait venait surtout de la vente, de la bousculade des comptoirs, qu'on sentait derrière les murs. Il y avait là le ronflement continu de la machine à l'oeuvre, un enfournement de clientes, entassées devant les rayons, étourdies sous les marchandises, puis jetées à la caisse. Et cela réglé, organisé avec une rigueur mécanique, tout un peuple de femmes passant dans la force et la logique des engrenages… "

Je viens de finir le roman d'Emile Zola " Au Bonheur des Dames ". Ç’a été pour moi une révélation, comme si m'apparaissaient l'origine et l'explication de toute la frénésie qu'il peut y avoir autour du shopping aujourd'hui. Avec l'invention de ce que Zola appelle " le commerce moderne ", une petite révolution se met en place.

D'une activité qui était davantage une tâche domestique, ingrate comme celles-ci peuvent l'être, un formidable tour de passe-passe "marketing" – néologisme pour cette époque – permet de renverser ce schéma : on passe alors de la répulsion de la corvée au désir incontrôlable de l'achat. Les premières victimes de ce stratagème ? Les femmes.

Dans le roman, inspiré par la réalité de l'époque, Octave Mouret, le séduisant directeur du grand magasin, fait un constat simple : les femmes s'ennuient. Condamnées à rester à l'intérieur de l'espace familial, cloisonnées entre les murs de leurs demeures, celles-ci s'y dessèchent d'ennui comme des fleurs sans eau. Une des seules sorties autorisées pour les dames d'un rang convenable à l'époque, c'est l'église.

Le pari fou de Mouret est celui-ci : éblouir les femmes, provoquer leur désir, leur donner un lieu où elles seraient seules maîtresses, où elles pourraient passer des heures à flâner, à s'échapper de leur quotidien morne et triste. Et dans le roman comme dans la vie, c'est un succès retentissant. Le grand magasin devient le nouveau sanctuaire des femmes. Le grand magasin est la nouvelle église : la confession est remplacée par la compulsion d'achat. Les femmes accourent, ivre des marchandises dont on les abreuve, comme saoules à la vue de tant d'objets, d'étoffes, de soieries et de velours.

Ce film d'Arte est passionnant. Mêlant fiction et commentaire documentaire pur, il révèle parfaitement la façon dont ce commerce moderne a pris possession du cœur des grandes villes. La partie fictionnelle s'inspire beaucoup du roman d'Emile Zola, c'est très agréable à regarder.

http://www.youtube.com/watch?v=XFw_19ZNxps

Dans cette même optique d'inspiration du roman de Zola, j'ai adoré la série " The Paradise ". C'est une adaptation assez fidèle du roman avec tout de même quelques libertés prises par les auteurs. Le point de départ est identique : Denise, une jeune fille sans argent, vient à dans la capitale dans l'espoir de trouver du travail. Irrémédiablement attirée par " The Paradise ", le grand magasin du séduisant Monsieur Mouret, elle tente sa chance pour y chercher une place. Produite par la BBC, cette série de huit épisodes est d'une grande qualité. Si vous aimez les histoire d'époque (et d'amour !) en costumes, témoignages d'une époque surannée mais si douce à regarder, je vous conseille fortement celle-ci.

Par-dessus tout, ce que je trouve intéressant dans cette œuvre, plus que l'histoire en elle-même, c'est le lien que l'on peut faire avec le présent. Je m'étais déjà fait cette réflexion dans cet article : l'ennui est réellement un des moteurs de l'achat. Mais plus que cela, on peut se rendre compte dans ce roman qu'on est réellement pris au piège des grands magasins. La structure est pensée pour que la femme, moucheron pris dans les filets de cette machine arachnéenne, ne puisse en sortir sans acheter. Penser que les choses ont changé depuis cette époque serait une erreur. Le parallèle fait à la fin du documentaire d'Arte est significatif pour cela : les stratégies de vente restent les mêmes, les désirs provoqués sont identiques et les acheteuses ont des sensations similaires, plusieurs siècles après.

Croyez-moi, après avoir lu ce livre et vu ces films, vous n'entrerez plus jamais dans un magasin de la même façon.

Source Photo(s) : Photos

Un commentaire:

  1. C'est vraiment le premier roman d'Emile Zola (que j'ai lu très jeune) qui m'a fait découvrir et sutout apprécié ce grand romancier. Son art de la description d'un milieu social et des relations qui se nouent entre les êtres est vraiment exceptionnel.

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